L'an dernier, en symbiose volontaire
ou non avec le changement de siècle les revues «Le
Débat», créée par Gallimard et L'historien
Pierre Nora en 1980, et la revue «Esprit» créée
en 1932 ont publié des dossiers sur les intellectuels. Sans
qu'il y ait eu concertation préalable, les points de vue
convergeaient étonnamment.
Plusieurs constats sur lesquels
je vais revenir étaient partagés par les deux rédactions.
J'en évoque six:
1) A une époque où la médiatisation
fait loi, la notion d'intellectuel, loin d'être dévaluée
en tant que telle, souffre surtout de ne plus signifier grand
chose ;
2) L'histoire intellectuelle donne l'impression
d'un âge "fini" de la vie intellectuelle française
;
3) La qualité de la production contraste
avec des polémiques intellectuelles souvent inutiles et
toujours violentes;
4) "L'après 1989" qui avait vu
un semblant de consensus "démocratique" a donné
lieu à des conflits au sein de la frange intellectuelle
dite "anti-totalitaire" ;
5) Un discours extrémiste et radical reprend
le dessus et donne lieu à une critique du capitalisme dans
le contexte d'une démocratie réduite à son
libéralisme économique;
6) Les problèmes qui opposent les intellectuels
touchent le plus souvent les ressorts de l'éducation et
de la transmission autant que les racines de l'action politique.
Bref, la crise affecte aussi
bien les acteurs que les finalités: faut-il alors s'étonner
que la confusion règne souvent? De tout cela, il résulte
un glissement du débat: on passe sensiblement d'une réflexion
sur "l'intellectuel à la française" au rôle
possible de la "réflexion critique" et des espaces
susceptibles de la mettre en scène. Parler des intellectuels
français est un exercice d'autant plus difficile qu'on confond
souvent la production intellectuelle et la posture de l'intellectuel
au risque de se désintéresser de la première
(seul celui qui parle fort fait entendre ce qu'il pense). Après
avoir pris acte de la disparition d'un certain type d'intellectuel
à la française, je me demanderai quelles sont aujourd'hui
les figures intellectuelles reconnues dans l'espace public.
Ce qui conduit à aborder
les quatre points suivants qui touchent à la fois les problème
de l'interprétation, celui des modalités d'expression
et enfin celui de l'action.
1) L'intellectuel français est-il devenu
une pièce de musée, célébrons-nous
la "beauté du mort"?
2) Loin d'être une histoire finie, celle
des intellectuels prend de front un certain nombre de transformations
dans l'ordre de la technologie, du poids croissant de la spécialisation
experte, de la crise de l'esprit "généraliste",
autant de facteurs qui pèsent sur la manière de
travailler et ne sont pas sans signification politique si l'on
admet que le politique exige une compréhension d'ensemble
de la situation historique.
3) Assiste-t-on à la fin de l'engagement
classique des intellectuels ou à son retrait?
4) Qu'en est-il de son implication au sein de
l'Europe?
LA FIN D'UN CYCLE HISTORIQUE?
Le poids de l'événement.
La vie intellectuelle française, liée au prime abord
à des doctrines, à des "ismes" (marxisme,
existentialisme, personnalisme, structuralisme, humanisme, anti-humanisme),
a surtout été ponctuée par des événements,
au sens où en parle Hannah Arendt. L'événement
n'est pas réductible à l'actualité, il représente
une "cause" qui suscite l'engagement de l'intellectuel.
Le lien à l'événement a donné lieu en
France à quatre figures: 1) Celle de l'intellectuel prophétique
qui a pris la figure de l'écrivain, de Rousseau à
Hugo et Péguy, elle correspond à un type d'intellectuel
qui préfigure l'avenir au nom d'une représentation
de l'humanité et du rôle universel de la nation française,
2) Celle de l'intellectuel "dreyfusard" qui épouse
lucidement une cause et la défend au nom de la Vérité
en criant "J'accuse" comme Zola à l'occasion de
l'Affaire Dreyfus, 3) Celle de l'intellectuel révolutionnaire
et progressiste dont Sartre a été l'incarnation, et
avec lui la revue «Les Temps Modernes» créée
après la deuxième guerre en 1945, 4) "L'intellectuel
critique" qui se représente la société
où il vit comme radicalement aliéné (en raison
d'un pouvoir, d'une culture, des moeurs) et cherche à se
poser à la marge sans renouer avec des utopies révolutionnaires.
Mais aussi l'intellectuel spécifique, celui dont Michel Foucault
a défini la posture, qui renonce à épouser
des causes globales et s'attache à des combats précis
(les prisons, la folie et les institutions psychiatriques ).
Rappelons donc les événements
qui ont ponctué les engagements en France durant le XX°
siècle dans les cas des principales revues françaises
qui, se situant "entre" la posture médiatique et
la posture universitaire, ont rythmé la vie intellectuelle
en France durant tout le XX° siècle. François
Fejtö les a rappelés dans son remarquable Passager du
siècle à sa manière et Eric Hobsbawm d'une
autre manière dans l'Age des extrêmes. Avec des historiens
(François Furet) ou des philosophes (Paul Ricoeur, Jan Patocka)
ils soulignent l'un et l'autre le rôle de la guerre de 1914
qui fait entrer dans "l'âge des catastrophes" (communisme
réalisé et nazisme) avant de déboucher sur
la deuxième guerre mondiale. Suit une période qualifiée
d'"âge d'or" (1945-1975) qui correspond à
la formation des "social-démocraties" européennes
avant que la chute du Mur de Berlin ne symbolise l'échec
du communisme à l'est de l'Europe puis en Russie en 1991,
mais aussi une victoire universelle de la démocratie. Durant
la période de l'après-guerre on assiste au glissement
d'une attitude révolutionnaire à la mise en oeuvre
d'une lutte anti-totalitaire. Que se passe-t-il ensuite, "après
1989"? Comment s'opère le retour à une démocratie
valorisée face aux totalitarismes? Quelles sont les questions
qui retiennent l'attention des intellectuels? Le terme de "globalisation"
économique, qui laisse croire utopiquement à une extension
planétaire de la démocratie et au règne incontesté
du marché, manifeste paradoxalement la fragilisation des
social-démocraties, la pluralisation des mondes, les faiblesses
de la démocratie politique et le peu de vertus de l'homo
democraticus.
Dans ce contexte se pose à
l'intellectuel le problème de l'interprétation de
l'histoire effective mais aussi celle de son expression possible
au sein de l'espace public. J'évoque ces deux points qui
sont à l'origine de clivages et pèsent sur l'appréhension
du politique.
Quelle interprétation
de l'histoire présente? Le regard porté sur l'après-1989
amène alors à s'interroger sur les conséquences
de l'anti-totalitarisme et de la crise des "Grands récits"
(J.F. Lyotard, G. Vattimo). Si l'on suit un esprit progressiste
comme Hobsbawm, on s'interroge sur la capacité des démocraties
à contrer les débordements contemporains du capitalisme.
Mais n'en revient-on pas alors à reprendre la thématique
de Heidegger (le règne de la technique et la déconstruction
de la raison occidentale) et celles de Marx (la puissance du capitalisme)?
Une autre perspective, plus dynamique consiste, avec Pierre Hassner,
à se demander si la période n'est pas plus exigeante,
si les cultures politiques libérale et égalitaire
n'ont pas à créer les conditions d'un ethos démocratique
marqué par la défense des droits de l'individu, de
l'Etat de droit et du respect de la souveraineté et du suffrage
universel, c'est-à-dire par des responsabilités plus
lourdes vis-à-vis desquelles nous sommes pris au dépourvu
(gouvernance mondiale, intrication des problèmes relevant
traditionnellement de l'interne et de l'international).
Les métamorphoses de
l'expression publique. Mais, au-delà de l'interprétation
de la période qui oppose les intellectuels, la vie intellectuelle
exige d'être relayée par un espace public dont Habermas
a analysé l'évolution et dont Hannah Arendt a montré
la dégradation. Aujourd'hui, le discrédit de l'intellectuel
n'est pas sans lien avec l'alternative qui s'offre à lui:
soit se présenter sur une scène publique régentée
par les médias et se prêter à une caricature
de lui-même, soit se mettre en marge, à la périphérie,
au risque d'un silence forcé.
La fin de "la vie intellectuelle".
Nous avons glissé d'une conception pyramidale de la vie intellectuelle
à une organisation de l'espace public confondu avec la communication
où celui-ci n'a plus de privilège, où il est
désacralisé. Bref on est passé de l'information
à la communication. Et l'intellectuel n'a d'autre choix,
en apparence, que celui de la médiatisation, du silence,
ou de l'expertise. Que signifie la médiatisation? Essentiellement
que la vie intellectuelle publique n'est plus dirigée par
les intellectuels mais qu'ils sont eux-mêmes les otages d'un
journalisme et des mass-médias. L'intellectuel est appelé
à comparaître pour donner son point de vue comme d
'autres catégories de la population, il n'a plus pour tâche
de donner le sens, de totaliser le réel. Que signifie l'expertise?
Tout simplement que l'intellectuel n'a plus de volonté de
compréhension globale et qu'il a pour rôle d'éclairer
le politique qui l'instrumentalise. A l'horizon se profile le "gouvernement
des experts" préfiguré par Hans Jonas, la fin
du politique, et l'idée que la démocratie est ingouvernable
et qu'elle ne peut pas se satisfaire d'un esprit de délibération
qui produit la confusion.
A ce déficit d'expression
qui se traduit par une marginalisation apparente des intellectuels,
il faut ajouter les nouvelles technologies qui sont à l'origine
d'une crise de la culture générale. Je me contente
d'évoquer les nouvelles pratiques de lecture et la révolution
numérique qui participent de la constitution d'une société
en réseaux qui modifie profondément les moeurs et
les conditions de l'échange et de la vie publique.
UNE NOUVELLE CONFIGURATION?
L'APRES 1989
Recréer les conditions
de la vie intellectuelle en échappant à la double
aspiration par le cosmopolitisme et par le repli n'est pourtant
pas inconcevable. Avant de observer (ou non) une réinscription
historique des intellectuels, il faut souligner leur souci de relire
leur propre histoire.
A. Un autre regard sur
l'histoire politique et les intellectuels. L'histoire intellectuelle,
loin de se réduire à un Musée et à des
dictionnaires, est aujourd'hui l'occasion de réinterpréter
des traditions intellectuelles marginalisées ou oubliées.
De même que Monique Canto essaie de réévaluer
la signification historique d'un socialisme libéral dans
les divers pays européens, il n'est pas difficile d'observer
un retour à la tradition anthropologique aux dépens
d'une sociologie déstabilisée par l'individualisme
démocratique. Par ailleurs, dans le sillage de la philosophie
politique, on assiste à la conceptualisation d'une histoire
politique (Pierre Rosanvallon). Parallèlement à la
réhabilitation de traditions intellectuelles, on observe
la mise en avant de personnages qui étaient ignorés
ou laissés dans les coulisses (à commencer par Germaine
Tillion). Après la période des sciences humaines,
la figure de l'écrivain est elle-même réhabilitée,
non sans lien avec le rôle désormais imparti à
la philosophie politique (voir Claude Lefort) et avec la signification
du politique (l'Archipel du Goulag est un essai d'investigation
littéraire)
B. Les postures politiques
contemporaines. Au-delà des problèmes d'interprétation
de la période et des difficultés d'expression des
intellectuels dans la vie publique, on observe un malaise plus profond
qui peut se traduire par le rapport à l'engagement, par l'inscription
sociale et plus profondément par la crise qui frappe le politique
lui-même. Passer ces points en revue permet de mieux comprendre
la diversité des postures et de souligner la difficulté
des liens désormais entretenus avec l'action politique.
Qu'en est-il des formes d'engagement
ou d'implication dès lors que le deuil de l'intelligentsia
progressiste est proclamé, même si certains ne veulent
pas renoncer à l'idée de Révolution (voir le
dernier numéro de la revue «Lignes»)? Peut-on
échapper à la double aspiration par les médias
ou au statut de l'expert? Dans cette optique, je distinguerai plusieurs
postures.
1) Celle de la fin de
l'engagement, de l'après Sartre. Elle était énoncée
dès 1980 dans «le Débat» qui proclamait
"l'après Sartre" et donne lieu désormais
à l'idée de fin des intellectuels. Dans le numéro
qui salue le vingtième anniversaire de la revue (mai-août
2000) Pierre Nora écrit que l'on ne sait plus de qui et de
quoi on parle ("On peut aujourd'hui, du même souffle,
pleurer la mort de l'intellectuel et déplorer la prolifération
de l'espèce"). Ce qui l'amène à défendre
l'idée d'un espace intellectuel soustrait à la pression
médiatique, peu soucieux d'intervenir dans la vie publique
autrement que sous la forme d'un débat consistant à
exposer des positions diverses. A «Esprit», nous le
disons dans d'autres termes, nous postulons une temporalité,
celle du travail intellectuel, distincte de celle de la vie médiatique
qui est obsédée par l'actualité, le présent
et l'urgence, nous cherchons ainsi à imposer une temporalité
longue qui permet d'anticiper l'événement mais aussi
de le réinterpréter après coup.
2) Celle de l'apparition
d'une intelligentsia libérale (jusqu'alors marginalisée)
dont la naissance de «Commentaire», revue créée
par Raymond Aron au début des années 1980 et désormais
dirigée par J.C.Casanova, est l'expression. L'intelligentsia
anti-totalitaire de droite et de gauche s'est rapprochée
durant la décennie 1980. Aujourd'hui, ce n'est pas entre
droite et gauche qu'il y a clivage, mais entre modernes et anti-modernes
sur le terrain de la culture (voir les polémiques au sein
des rédaction à «Commentaire» comme à
«Esprit»), ou bien entre souverainistes et anti-souverainistes
sur le plan politique dans le contexte de l'européanisation
institutionnelle.
3) Le discours protestataire
et critique. Face à l'évolution récente du
capitalisme, nous retrouvons un discours critique qui s'en prend
à l'hégémonie du Capital dans un discours qui
n'est pas renouvelé et se contente d'un posture protestataire
fort bien relayée par les médias. Chez un Pierre Bourdieu,
il n'y a pas d'alternative politique possible, mais le réformisme
est simultanément condamné (alors qu'un mouvement
comme Attac se contente de mesures réformistes). Le problème
français demeure celui de la pesanteur idéologique,
et de la faiblesse du pragmatisme. On l'a vu durant les débats
sur la Kosovo, on le voit bien à l'occasion des polémiques
scientifiques (eugénisme, clonage) où l'on ne se préoccupe
guère des faits. C'est l'occasion de signaler le retard dramatique
pris par les intellectuels sur les principaux dossiers scientifiques,
la philosophie morale, particulièrement prisée en
France, n'est guère apte à se pencher sur des problèmes
précis et spécifiques. Il ne suffit pas en effet de
regretter la crise de la culture générale, il faut
prendre le temps d'examiner des dossiers précis pour poser
les questions adéquates.
Parallèlement au discours
protestataire, on assiste à des luttes politiques sectorielles
qui, le plus souvent, consistent à défendre les droits
des minorités. Le procès radical intenté au
libéralisme économique (voir le rôle du «Monde
diplomatique») peut aller de pair avec une défense
libérale des droits de l'individu sur le plan des libertés
et des murs (voir les revues récemment créées
comme «Multitudes» et «Mouvements»).
4) Le retour l'engagement
qui s'appuie en France sur le modèle dreyfusard. François
Fejtö avait déjà titré son article sur
le procès Rajk en 1947 dans «Esprit» "l'affaire
Rajk, une affaire Dreyfus internationale". Raymond Aron voyait
dans les premiers débats sur l'Europe de la défense
dans les années 50 une affaire Dreyfus, aujourd'hui toute
polémique donne lieu à l'invocation de l'affaire Dreyfus.
Le risque est la dramatisation et la banalisation. On ne hiérarchise
plus les causes, on les choisit dans l'urgence et on cherche à
les médiatiser, quitte à exagérer les perspectives
d'un mouvement social qui n'est composé que de luttes successives
(sur le plan des moeurs, du travail et des sans- papiers) et isolées.
A contrario ceux qui se sont inquiétés des drames
yougoslaves l'ont fait sur le long terme en s'inquiétant
dès le début des années 1990 de l'avenir du
Kosovo. Qu'est-ce qu'une action politique qui n'est pas inscrite
dans la durée? Une action qui se soumet au rythme de la seule
urgence, des seuls médias, qui confond l'événement
médiatique et l'événement comme cause qui n'est
pas immédiatement visible au sens de Hannah Arendt.
5) L'un des clivages
profonds concerne le niveau d'action à privilégier
et la crise de l'action politique elle-même. Elle est au centre
du débat sur l'avenir de l'Europe qui avive des oppositions
intellectuelles (et pas uniquement politiciennes) entre souverainistes
qui défendent le rôle de la nation, et fédéralistes
qui optent pour leur part sur l'idée d'un dépassement
de la nation. D'autres encore, et le débat actuel sur la
fédération d'Etats-nations le montre, s'interrogent
sur une double crise historique, celle qui affecte l'énergie
nationale aussi bien que l'énergie fédérale
sur le plan de la volonté historique. On en revient alors
à l'interrogation sur le devenir de nos démocraties,
sur le modèle démocratique européen, dans un
contexte qui est celui de la post-histoire et de la globalisation.
C'est donc à une double interrogation sur le déficit
du politique dans nos démocraties que nous sommes conduits,
alors que le combat anti-totalitaire avait valorisé l'interprétation
politique de la démocratie (les revues Socialisme ou Barbarie,
Arguments, Claude Lefort, Edgar Morin, Cornelius Castoriadis). Parallèlement,
il faut mener une réflexion sur la pluralisation des mondes:
loin de croire que la globalisation culturelle se réduit
à l'hégémonie culturelle américaine
(celle de Mac Do et de Hollywood), on constate qu'elle accompagne
l'émergence de mondes nouveaux (Chine, Inde, dissociation
du capitalisme et de la démocratie), que nous sommes aussi
entrés dans un monde "post-colonial" (question
particulièrement sensible en France avec l'Algérie)
et que le privilège de l'Occident et de l'Europe (et donc
de ses intellectuels) n'est pas certain (voir le travail de la revue
Dédale). Dès lors le politique bute sur le "post-historique"
dans l'espace européen où le procédural et
la gouvernance sont les notions clefs. Sur la question de l'Europe
et sur celle de la souveraineté, le clivage peut être
violent dans les revues entre intellectuels qui ont partagé
les mêmes convictions anti-totalitaires.
6) La prise en compte
des problèmes de la démocratie, essentiellement l'éducation,
les valeurs démocratiques. Dans le sillage du situationnisme
(Guy Debord), la démocratie est essentiellement critiquée
sur le plan des moeurs et de la culture. On n'ose pas ne dénoncer
les valeurs politiques, mais on n'en pense pas moins. Les mêmes
qui valorisent les droits de l'individu critiquent la démocratie
sur le plan social et culturel (l'empire du simulacre, la culture
trash). Faut-il s'en étonner? Cela peut conduire à
une interrogation radicale sur la modernité et la critique
de la civilisation occidentale qui n'est pas sans consoner avec
les réflexions sur le nihilisme du début du XX°
siècle.
L'interaction avec l'étranger.
Cette entrée dans un monde de la tolérance, de l'indifférence
et de la pluralité déstabilise l'intellectuel jusqu'alors
détenteur de la fin de l'histoire ou de l'universalité.
De manière plus positive, tant au niveau européen
que planétaire, on voit bien ce qui peut être l'un
des moteurs de la vie intellectuelle: favoriser, à un niveau
qui n'est pas celui des médias ou de la politique politicienne,
des liens et des contacts, créer un réseau international
qui ne consiste pas en une nouvelle version du cosmopolitisme. C'est
une relation inédite du particulier et de l'universel qu'il
faut mettre en uvre.
Si la globalisation témoigne
d'une inquiétude profonde, elle est aussi l'occasion de dynamiser
des réseaux sur un mode souvent artisanal. Sur ce plan les
petites unités que sont les revues ont des avantages. A double
distance du repli national et d'un cosmopolitisme hautain, il est
temps de repenser en Europe mais aussi dans le reste du monde des
contacts intellectuels qui visent à une interaction dynamique.
C'est la meilleure manière de répondre à la
crise de l'expression publique des idées. On saisit tout
le paradoxe, le monde intellectuel peut trouver un nouveau souffle
en créant un réseau international mais le risque est
de se constituer en marge de la vie publique. Mais ne l'est-il pas
déjà? Dès lors, la question est bien d'inventer
des relais, des médiations au sein de la société,
de procéder à des connexions qui n'existent pas aujourd'hui.
Au-delà des polémiques
d'interprétation sur la période et les postures, l'avenir
intellectuel passera par un tissage inédit des idées
et des productions. Si, au niveau européen, ces connexions
actives sont pour l'instant trop faibles, il est un fait indéniable:
les références des intellectuels français sont
de moins en moins hexagonales, elles sont devenues européennes,
voire extra- européennes.
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